Pourquoi un centenaire Cage à Paris ?

 

L’œuvre de Cage, figure centrale du vingtième siècle, a traversé et déterminé cette période et a eu en effet une influence considérable sur le public, les artistes et les politiques culturelles françaises. La France a joué un rôle très important dans le développement de sa carrière, grâce notamment à ses collaborations avec l’IRCAM, ou à ses invitations fréquentes au festival d’Automne à Paris ou à son passage à Pont à Mousson en 1981 où il produit ses Thirty Five Pieces for Orchestras. C’est à l’occasion de ses passages en France que Cage s’est établi comme une figure majeure de la musique contemporaine mais aussi, plus largement, de la révolution artistique, et non seulement musicale, qui s’est opérée autour de lui.

Les liens profonds entre Cage et la France, et plus généralement l’Europe, démarrent lorsqu’il abandonne ses études au Pomona College en 1930 pour voyager en Europe. Il profitera de ce voyage pour étudier l’architecture, la peinture et la musique moderne, écrire de la poésie et composer ses premières œuvres. L’Europe et la France jouent donc un rôle prépondérant dans ses influences de jeunesse, mais c’est en 1949, lorsqu’il reçoit une bourse de la fondation Guggenheim et du National Institute of Arts and Letters qu’il va réellement s’ancrer dans le paysage culturel européen. Ce voyage sera l’occasion de premiers spectacles avec Merce Cunningham en Belgique, en Italie et en France. Il rencontre à Paris Ellsworth Kelly et Pierre Schaeffer, mais c’est surtout sa rencontre avec Pierre Boulez qui sera déterminante. Il réalise aussi Sonatas and Interludes pour le cours de composition d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris. Les années 1950 marqueront le début de fréquents voyages en Europe et en France notamment autour de la Merce Cunningham Dance Company et c’est également l’époque où il présente un certain nombre d’œuvres en France (Song Books s’ouvre en France en 1969). Le dialogue franco-américain qui se met en place au cours de sa carrière ne s’arrêtera jamais, et on peut considérer qu’à travers le mouvement Fluxus, Cage revient en France sous la forme de la figure tutélaire de l’art de la performance.

 

Ce parcours rapide des rencontres et croisements entre Cage et la France vise à montrer que la France a joué un rôle déterminant dans l’évolution de sa carrière : elle lui a ouvert la voix du modernisme (on pense à l’influence de la parisienne qu’était Gertrude Stein) et fut, lorsque Cage devint un artiste établi de l’avant-garde, le lieu où s’est articulée et déployée sa philosophie artistique. Lieu d’échange culturel, la France représente dans le parcours de John Cage un point d’ancrage essentiel, dont l’influence sur la création contemporaine reste très importante et très peu explorée. On a effet souvent évoqué l’importance du Black Mountain College sur le développement de sa carrière et l’influence européenne, allemande précisément à travers les exilés du Bauhaus, de cette institution, mais l’importance de la France reste un champ encore trop peu exploré. Disciple et ami de Marcel Duchamp, Cage a prolongé les réflexions de celui-ci et on ne peut s’empêcher de noter que Cage a opéré durant sa carrière un mouvement inverse à celui de Duchamp. Là où celui-ci avait quitté la France pour la liberté artistique des Etats-Unis, Cage n’a eu de cesse au contraire de revenir en France tout au long de sa carrière, signifiant ainsi peut-être l’importance d’un dialogue transatlantique et spécifiquement franco-américain dans l’évolution de l’avant-garde de la deuxième moitié du siècle. Il semble donc important, à l’occasion des cent ans de la naissance de John Cage, de revenir sur son rapport à la France, un retour qui devrait aussi permettre de mettre en avant l’importance d’un dialogue transatlantique dans la définition de l’avant-garde au vingtième siècle.

Une œuvre symbolise les liens étroits unissant John Cage à la France, le morceau Reunion que Cage écrit et joue avec Marcel Duchamp en 1968 : comme Duchamp dont la traversée de l’Atlantique au début du siècle mena aux avancées artistiques que l’on connaît aux Etats-Unis, ce projet vise à explorer la manière dont la traversée en sens inverse qu’opère Cage joue un rôle essentiel dans la création française. Sur le mode de la réunion de traditions différentes, ce projet cherche à explorer les rencontres multiples qui se sont opérées dans la seconde moitié du siècle entre Cage et l’Europe.

Ce projet d’événement culturel cherche à rendre compte des facettes multiples du dialogue transatlantique qui s’est tissé autour de John Cage. Il se divise en trois volets : une conférence internationale réunissant des spécialistes de Cage et présentant le rôle de la France et de la pensée française dans l’évolution de la carrière de John Cage. Le deuxième volet de cette manifestation culturelle consistera en une réflexion plus directement tournée sur la performance et les liens entre Cage et la scène française à travers plusieurs concerts. Enfin, le troisième volet consistera en une exposition d’œuvres présentant les liens entre John Cage et la France.

Ces trois journées consacrées aux liens entre Cage et la France se dérouleront en partenariat avec le colloque « Nouvelles Perspectives sur l’art de John Cage » prévu à l’Université Paris 4 en juin 2012.